La longue, très longue attente des étrangers... pour avoir une carte plastifiée

Publié le par ESPACERDA

 

La longue, tres longue attente des etrangers...pour avoir une carte plastifiee.



Sur le parvis de la Sous préfecture d’Antony, vous n’êtes personne. Enfin, si : vous n’êtes qu’un individu parmi une centaine d’individus debout et assis autour du bâtiment. Les lieux vous font oublier d’eux-mêmes votre statut de Chargé de Marketing, de Chef d’entreprise ou d’étudiant en Relations Internationales. Vous redevenez ce que, somme toute, vous êtes réellement : un demandeur de titre de séjour, rien de plus.

J’ai pris le RER avec les gens « de la France d’en bas », comme dirait l’autre, « celle qui se réveille a 5heures du matin ». Curieusement, cette France d’en bas ne reflète pas la définition du Français clamée lors des débats sur l’identité nationale...Mais l’heure n’est pas aux réflexions.

J’ai mal à la tête.

A moitié endormie, je m’approche et regarde le long de la file. Chouette, il reste encore une place sur le muret. Il est six heures du matin, et déjà plus de quinze personnes me précédent dans la file. La toute première, une Chinoise, regarde son bébé dormir dans sa poussette. Je préfère ne pas me demander ce qu’elle a dû faire pour être là avant tout le monde.

Et voila, cela commence. Trois heures d’attente pour espérer avoir un ticket et faire traiter son dossier par un agent de la sous-préfecture. Trois heures assis la – ou debout si on a moins de chance -, a se regarder en chien de faïence, pour bien délimiter son territoire. A cette heure-ci personne ne parle à personne. Nous regardons tous un point fixe dans le vide, peut-être nous attendons-nous a vor le temps se dérouler comme un ruban devant nous et se consumer a chaque heure passée. Je sors mon magazine, prévu pour l’occasion. D’habitude j’embarque mon lecteur mp3, mais comme cette fois-ci je me suis réveillée en retard...

« Ça fait mal, gémit une petite chose derrière moi. Ça fait mal, répète-t-elle à l’oreille sourde de sa mère exaspérée, qui ne la regarde même plus. Je tente d’accrocher son regard pour qu’elle laisse sa mère respirer. Elle m’adresse un regard timide, me montre ses jolies nattes brunes et blondes. Puis m’oublie, très vite.

Ça fait mal, reprend-elle en couvrant sa bouche de son col roulé. Aiiiiiiiiieeee...

Elle doit parler du froid. Je croise les bras pour résister au vent, regrettant de ne pas avoir pris mon trench. Je ne sais ce qui cause la frustration qui nous frappe : l’ennui, ou le froid...Cette veste est ridiculement fine. Le printemps est chaud ces derniers temps, mais une brise de glace subsiste encore avant l’aube, et je n’en ai pas tenu compte. En hiver, c’est pire : jusqu'à -5, -10 degrés le matin. Comme des cintres mal suspendus, nous tremblons sous nos manteaux à un rythme incroyable. Si l’on nous attachait des grelots, ils tinteraient tous en chœur dans une symphonie désordonnée, comme ceux des moutons sur les plateaux de la Mongolie. D’ailleurs, n’en sommes-nous pas, des moutons ? A grelotter ainsi, tous a l’unisson, les dos fouettés par la neige, les joues giflées en permanence par un vent colérique. Les moutons, eux, ont plus de chance que nous : ils ont une laine épaisse qui les chauffe. Mais je me perds, là. Ou en étais-je ? Ah, oui. L’ennui. C’est ici que vous en comprenez vraiment le sens, et plus il dure, plus vous le ressentez, et plus le froid vous pénètre par toutes les mailles des choses dont vous avez recouvert votre corps pour, justement, lutter contre le froid.

Sept heures. Tout le monde tape du pied. Contre le mur, sur le sol, en essayant de trottiner sur le parking encore vide : tous les moyens sont bons pour dégourdir les orteils et se dire que non, ce ne sont pas des glaçons qui gigotent a l’intérieur de mes bottes. Moi y compris. J’ai tout essayé, pourtant : les bottes en cuir, en fourrure, en mohair, molletonnées. Elles chauffent tant que vous  marchez cinq minutes de la station de métro à votre lieu de travail, mais ici, rien n’y fait. Au bout de quelque temps,  la plante de vos pieds finit par entrer en contact direct avec le sol glacé. Et le froid monte insidieusement, comme une maladie sans nom, le long de vos jambes, a l’intérieur de votre en laine bouillie, jusqu'à parvenir a votre cerveau, qui ne sait plus que penser. On ne peut attendre mieux d’un cerveau congelé !

C’est pire en hiver, donc, au point qu’il y a quelques mois, après avoir dansé la polka sans grand succès, j’en ai eu marre et je suis partie, tout simplement. Dommage, j’avais sympathisé avec une charmante dame. Une économiste Vietnamienne qui a tout abandonné, travail et enfant, pour suivre son mari a Paris. Grosse erreur, lui ai-je dit, avant de m’en aller sans prévenir.

Mais cette fois, je pourrai tenir. Enfin, je crois. Il ne fait pas tres froid, je peux résister a la brise capricieuse qui souffle de temps a autre, même si elle me donne des envies d’éternuer alors que j’ai oublié d’emporte mon paquet de Kleenex. On perd l’habitude, à force...

« Il fait froid ce matin deh !, entends-je à ma droite. Je me retourne et souris à la jeune fille qui vient de penser tout haut, peut-être pour engager une conversation. « Oooooh oui, réponds-je en riant.

Ensemble, nous trompons l’ennui. Nous parlons de tout, de notre révolte contre le traitement que l’on nous inflige, sans mentionner que si notre dossier n’avance pas aujourd’hui, nous reviendrons quand même demain, a la même heure, et tous les autres jours jusqu'à ce que la carte plastifiée nous soit délivrée. Le sésame pour avoir le droit d’arpenter les rues de Paris librement.

Elle est Sénégalaise, étudiante en biochimie. Elle parle un bon français, sans accent, comme moi ; ce qui étonne son entourage, car comment peut-on parler aussi bien français et ne pas être Française, bon sang ? Je rigole car j’ai eu droit à la même question. Et comme elle, je ne sais pas que répondre. J’accuse les séries télévisées, le système éducatif de mon pays, les conditions de mon existence saugrenue qui m’ont conduite à manier la langue de Molière comme Molière, sans vivre chez Molière...

A 8heures 30, des gens que je n’avais pas vus affluent dans la file et gonflent les rangs. Un homme, deux, trois et une femme me dépassent et personne ne réagit ; je comprends qu’ils étaient là avant, mais qu’ils sont venus en voiture. C’est pratique, une voiture. On peut s’y reposer en attendant l’heure d’ouverture.

Et elle arrive, l’heure d’ouverture. Enfin, pour une partie d’entre nous. Dans un grincement semblable aux barreaux d’une prison, les deux battants du portail se séparent, et un homme au sourire édenté surgit devant nous : « Permis, cartes grises et retraits de cartes, par ici, dans la file de droite !

Une dizaine, une vingtaine d’individus, arrivés en même temps que moi et même après, sortent fièrement de la file et se rangent a droite de l’entrée, après avoir présenté a Monsieur sans-dents leurs convocations.

Moi, je n’en ai pas, de convocation ; alors j’essaie d’insuffler un peu plus de patience à mes pieds. Où sont-ils, déjà ? Je ne les sens plus.

Dix minutes après, on avance, on avance...cela peut paraitre improbable, mais je sens une montée d’adrénaline en moi a l’idée de rentrer dans le bâtiment administratif ! Non pas à cause de l’émotion que suscite chez moi le prestige de la Vème République. Le fait est que je vais enfin pouvoir m’asseoir sur une vraie chaise. En hiver, je tremble de bonheur à l’idée de pouvoir décongeler mes pieds.

On nous distribue les tickets : c’est la raison pour laquelle, des cinq heures du matin, il faut être à la porte de la sous-préfecture. Finie la machine où l’on retire un ticket en estimant que l’on sera appelé(e) a quatorze heures environ, le temps de commencer sa journée tranquillement par un petit déjeuner et une consultation des mails...Non, ce serait trop de luxe. Un incident a eu lieu des années avant mon arrivée en France, et depuis on distribue manuellement les tickets...jusqu’a ce que le nombre limite soit atteint. Comment ? Nombre limite ? Oui, oui. Il y a un nombre limite ! 120 personnes maximum. Ou moins. Cela dépend de l’état de l’équipement informatique, semble-t-il. Et si d’aventure on est la 121eme personne dans la file ? Eh bien...on est gentiment prié de rebrousser chemin. Et qu’importe si on s’est levé très, très tôt pour attraper le premier train qui mène à cet endroit. On n’avait qu’a se lever beaucoup, beaucoup plus tôt. On peut prendre le vélo, aussi. Cela fait de l’exercice, et en plus on économise sur le ticket de RER. Bah oui.

Me voilà donc devant l’agent, après avoir discuté trois heures avec ma nouvelle compagne d’infortune, qui m’a gentiment offert un chocolat chaud.

J’arrive devant le guichet...et la, catastrophe : je suis appelée par le Monsieur Lunettes. Je sens mon visage se décomposer, pore par pore. Monsieur Lunettes, c’est la bête noire de tous les étrangers qui dépendent de cette administration. Sombre, austère  et pas beau pour un sou, il vous fixe de ses yeux vides d’expression, avachi sur son siège. « Trois derniers bulletins de salaire et passeport, originaux », débite-t-il mécaniquement. A coté de lui, un robot passerait pour un amateur.

« J’ai dit :   trois derniers bulletins de salaire et passeport, originaux compris », répète-t-il comme s’il n’avait pas entendu ce que je viens de dire.

« J’ai tous les papiers, mais l’original du troisième bulletin n’est pas arrivée. Je me le suis fait envoyer par scan, le v...

« J’ai dit...

« Bon, vous m’écoutez ou pas, là ? 

« Sans cela je ne fais rien, conclut-il, et il me jette mon passeport a la figure, les autres papiers avec.

Je voudrais pleurer. Mais maman n’est pas là. Alors a quoi bon ? Dans le guichet d’à coté, j’aperçois W., un jeune agent qui vient de mon pays et qui me regarde avec compassion. Elle n’y peut rien, surtout pas contre Monsieur Lunettes. Ce doit être un agent du ministère de l’Immigration chargé d’épurer les rues de Paris. Sans doute. Sinon, pourquoi embaucher un légume pareil ?

En sortant, je n’ai même pas le courage de regarder ma nouvelle amie. Je l’entends s’énerver contre Monsieur Lunettes, lorsqu’il l’appelle à son tour.

Et moi, je rebrousse chemin. En me demandant ce que je fous encore là.

Sans doute comme des milliers d’autres.

Mais le pire, c’est que je reviendrai demain. Et après-demain. Jusqu'à ce que je l’obtienne, cette carte de séjour. C’est ce que je me dis. Il faut bien se baisser pour ramasser ce qui est sous les chaises, dit-on...

Sauf que moi, voyez-vous, j’ai déjà la hanche brisée. Alors la carte et tout le reste...je marche dessus. Et je les pousse du pied sous les chaises.

 

Vol de Plumes

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Publié dans Europe

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